Oubliez le village d’Astérix. Sous les champs du plateau de Corent, à une dizaine de kilomètres de Saint-Saturnin, les archéologues ont exhumé une véritable ville gauloise : sanctuaire monumental, hémicycle d’assemblée, place de marché, ateliers d’artisans — et, à trois cents mètres de là, une « banque à grains » de près de mille silos hermétiques. Probable capitale des Arvernes, le peuple de Vercingétorix, Corent est l’un des grands sites archéologiques de la Gaule.
Le site se visite librement, toute l’année, à un quart d’heure de route de Saint-Saturnin. Fouillé sans interruption depuis 2001, il n’a pas fini de livrer ses surprises.
Sommaire
UNE VILLE, PAS UN VILLAGE GAULOIS
Vers 130 avant notre ère, les Arvernes fondent un oppidum — le mot est de César — au sommet du puy de Corent, un plateau volcanique d’environ 500 mètres d’altitude, à cheval sur les communes de Corent et de Veyre-Monton, dominant la vallée de l’Allier. À son apogée, la cité couvre près de 50 hectares et rassemble plusieurs milliers d’habitants. Les fouilles y sont menées depuis 2001 sous la direction de l’archéologue Matthieu Poux (université Lumière Lyon 2), et le Conseil départemental du Puy-de-Dôme, propriétaire du site depuis 2007, en assure la mise en valeur.
Ce que révèle le sol tord le cou au cliché du village de huttes : façades alignées, places publiques délimitées, trame de rues orthogonale fixée dès l’origine. Sanctuaire, lieu d’assemblée, marché, maisons, échoppes et ateliers s’organisent selon un plan d’urbanisme réfléchi. Rien à voir avec la caricature gauloise.
Et le plateau était habité bien avant : on y a fouillé une sépulture collective néolithique, puis les traces d’un habitat de hauteur de la fin de l’âge du Bronze (vers 1000-800 av. J.-C.). Corent était déjà un lieu de pouvoir près d’un millénaire avant les Gaulois.
Qui étaient les Arvernes ?
L’un des peuples les plus puissants de la Gaule — l’Auvergne porte encore leur nom. Avant Vercingétorix régnaient les rois légendaires Luern et Bituit, réputés d’une richesse fabuleuse : la tradition raconte que Luern parcourait la campagne sur son char en jetant or et argent à la foule, et faisait dresser de vastes enclos où l’on pouvait, plusieurs jours durant, boire et manger à volonté. En 52 av. J.-C., c’est le jeune Vercingétorix qui soulèvera les peuples gaulois contre César.
LE SANCTUAIRE ET SON TROPHÉE
Le sanctuaire est la plus ancienne structure du site : l’oppidum s’est construit autour de lui. Fondé dans le dernier quart du IIe siècle av. J.-C., il restera en activité plus de quatre siècles. C’est un enclos quadrangulaire d’environ 45 sur 42 mètres, ouvert à l’est par un porche monumental. L’espace sacré, d’abord ceinturé d’une palissade, est ensuite bordé d’une galerie couverte à quatre côtés (quadriportique) dont les proportions obéissent à un système de mesure d’origine grecque.
Ici, l’aristocratie offrait aux dieux sacrifices, banquets et libations. Deux petits bâtiments cultuels encadraient l’axe du sanctuaire : d’un côté le sacrifice des animaux, dont on partageait ensuite la viande en banquet ; de l’autre, le « sacrifice » d’amphores à vin, décapitées d’un coup de lame — un ancêtre du sabrage. Des cuves recueillaient le vin versé en offrande.
Le trophée des guerriers
En 2009, lors des travaux d’aménagement du site, les archéologues mettent au jour, en bordure du sanctuaire, les restes d’un trophée militaire (tropaion) : quatre boucliers à umbo de fer, une cotte de mailles, une épée, et surtout une enseigne en forme de sanglier en tôle de bronze — un emblème caractéristique de l’art celtique de la fin de l’âge du Fer. Trois bagues en or gisaient à proximité. Un trophée jadis exposé, bien en vue, à l’entrée de l’enceinte sacrée.
À l’époque romaine, les galeries de bois sont reconstruites en pierre, puis coiffées d’un portique monumental et d’un fanum de plan classique (cella et galerie périphérique). Le sanctuaire restera fréquenté jusqu’aux IIIe-IVe siècles de notre ère.




L’HÉMICYCLE D’ASSEMBLÉE ET LE THÉÂTRE
En septembre 2011, les fouilles révèlent un petit théâtre gallo-romain — le plus petit connu à ce jour en Gaule. Mais l’essentiel est en dessous : sous l’hémicycle de pierre se cachent les traces d’un édifice antérieur, en bois, en forme de fer à cheval, datant de l’époque de l’indépendance gauloise.
Son interprétation, encore ouverte, est passionnante : il s’agirait d’un hémicycle d’assemblée pouvant accueillir près de 200 personnes — le lieu de réunion politique des Arvernes, où délibérait l’élite aristocratique et guerrière. Bien avant les théâtres romains, les Gaulois de Corent s’étaient dotés d’un espace de rassemblement civique. Le théâtre gallo-romain en reprendra plus tard l’emplacement, en deux campagnes de construction (du milieu du Ier à la fin du IIe siècle apr. J.-C.).






MARCHÉ, MONNAIE ET VIN
Autour d’une place centrale, quatre halles longues de 20 mètres abritaient boutiques et ateliers — le plan d’un macellum, le marché romain. On y a identifié un bronzier, un menuisier, une boucherie, et même une taverne ou un marchand de vin (amphores et service à boire complet en céramique gauloise). Monnaies, jetons de comptabilité et poids de balance éparpillés sur les sols ne laissent aucun doute : c’était une vraie économie marchande, qui dégageait et échangeait des surplus.
Près de l’entrée du sanctuaire se trouvait un atelier monétaire. On y a retrouvé des coins de frappe, des flans et des ratés de fabrication : les petites monnaies de bronze arvernes dites « au renard » étaient frappées là même. Les fouilles de l’été 2024, revenues au cœur de l’oppidum, ont confirmé l’emplacement de cet atelier — et battre monnaie est la marque d’une capitale.
Et partout, le vin. Des millions de tessons d’amphores italiennes — plus de 40 tonnes collectées depuis le début des fouilles — dessinent une ville branchée sur le commerce méditerranéen bien avant la conquête, et un goût prononcé pour les banquets. La longue histoire d’amour entre l’Auvergne et le vin commence ici.
LES MILLE SILOS À GRAINS
La découverte la plus spectaculaire date de 2015, et pas sur le plateau lui-même. En sondant le Lac-du-Puy, une ancienne cuvette lacustre voisine de l’oppidum, l’équipe voit apparaître des ronds de terre réguliers, espacés d’un mètre. En coupe, la forme évasée caractéristique des silos à grains. Dans des tranchées couvrant moins de 10 % de la cuvette, on en compte environ 120 ; par extrapolation, plus d’un millier.
Chaque silo pouvait contenir de 0,5 à 1,5 tonne de céréales, soit une capacité totale de plusieurs centaines de tonnes. C’est le plus grand ensemble de ce type jamais découvert en France — trois fois la capacité des sites contemporains connus en Allemagne, dans le Berry ou en Catalogne. Datés de l’âge du Fer, ces silos avaient été abandonnés et enfouis dès l’époque romaine.
Un stockage « sous vide » avant l’heure
Creusées dans une argile presque imperméable à l’eau et à l’air, puis scellées, les fosses conservaient le grain plusieurs mois, voire plusieurs années, en atmosphère confinée. Cette « banque à grains » renverse l’image d’une économie gauloise rudimentaire : ici, on produisait des surplus, on les stockait et on les redistribuait — le signe d’une société structurée et organisée.

CORENT, CAPITALE DES ARVERNES
Corent n’était pas seule. Avec Gergovie et Gondole, elle formait un trio d’oppida arvernes distants de moins de 7 kilomètres, qui ont coexisté pendant des décennies. Matthieu Poux a émis l’hypothèse d’un seul « méta-oppidum » au tissu très lâche : Corent pour le pouvoir politique et religieux, Gondole pour l’artisanat et le commerce, Gergovie pour le militaire — peut-être l’ensemble que César désigne sous le nom de « Gergovie ».
Corent est aujourd’hui le candidat le plus probable pour la capitale des Arvernes avant la conquête — peut-être la Nemossos évoquée par le géographe grec Strabon, au bord de l’Allier. C’est dans cette ville que le père de Vercingétorix, Celtillos, connut son ascension puis sa chute, et que grandit le jeune Vercingétorix.
Après la guerre des Gaules (58-51 av. J.-C.), le pouvoir se déplace : vers Gergovie, puis vers Augustonemetum, la future Clermont-Ferrand, sous l’impulsion d’Agrippa. Corent passe dans l’ombre et devient une modeste bourgade romaine, qui subsistera jusqu’aux IIIe-IVe siècles.
LE JOURNAL DES FOUILLES
Depuis des années, nous suivons les campagnes d’été sur le plateau. Voici, en images, un petit journal des fouilles, année après année.
2007



2010



2012









2015







2016






2018 — les restes d’une maison néolithique
En 2018, les fouilles s’éloignent du centre du plateau et mettent notamment au jour les vestiges d’une maison datant du Néolithique — un rappel que Corent était déjà habité des millénaires avant les Arvernes.



À suivre…
Visiter le site
- Accès libre et gratuit, toute l’année. Un belvédère offre une vue d’ensemble sur l’oppidum.
- Un parcours aménagé par le Conseil départemental du Puy-de-Dôme jalonne le sanctuaire, la place, l’hémicycle et le théâtre, avec panneaux et reconstitutions 3D accessibles par QR code.
- Visites guidées l’été (après-midi) : vérifiez les dates auprès de l’office de tourisme.
- Depuis Saint-Saturnin : une dizaine de kilomètres, un quart d’heure de route. Le site est à cheval sur Corent et Veyre-Monton, à ~15 km au sud de Clermont-Ferrand.
- Les objets des fouilles sont présentés au musée départemental de la céramique à Lezoux et au musée de Gergovie, tout proche.
- Plateau exposé et venté : chaussures de marche conseillées.
→ Les autres balades aux alentours de Saint-Saturnin
Fouilles dirigées par Matthieu Poux (université Lumière Lyon 2 / association LUERN) ; site propriété du Conseil départemental du Puy-de-Dôme. Photographies des fouilles : saint-saturnin.com. Deux illustrations : Wikimedia Commons (licence libre). Informations données à titre indicatif. Page mise à jour en juillet 2026.
