LES CABANES – LES COURTAS

Sur les pentes de la montagne de la Serre et dans les friches qui dominent Chadrat, on tombe parfois sur elles au détour d’un sentier : de petites constructions de pierre brute, rondes ou carrées, à demi mangées par les ronces. Ni maisons, ni ruines de château. Ce sont les cabanes en pierre sèche — l’un des patrimoines les plus discrets et les plus émouvants de la commune.

Elles n’ont jamais figuré sur aucune carte, aucun cadastre monumental. Personne ne les a signées. Elles ont été bâties par des paysans, pierre après pierre, avec ce que le sol leur rendait quand ils le débarrassaient pour pouvoir le cultiver. Vingt-trois d’entre elles ont été recensées sur le seul secteur de la Serre de Chadrat.


POURQUOI DES CABANES ICI ?

Tout commence par un problème : le sol de la Serre est plein de pierres. Sous la couche de basalte laissée par la coulée volcanique, le versant est couvert d’éboulis rocheux que les Auvergnats appellent les « cheiras ». Impossible de cultiver là-dedans.

Alors les hommes ont épierré. Parcelle après parcelle, génération après génération, ils ont dégagé la terre et entassé les pierres sur les bords. De ces tas sont nés les murets de clôture, les escaliers qui grimpent d’une terrasse à l’autre — et les cabanes. Rien n’a été transporté, rien n’a été acheté : chaque construction est faite de la pierre du champ qu’elle borde.

C’est ce qui rend ce paysage si particulier. Ce que l’on prend pour de la nature est en réalité une œuvre humaine intégrale, patiemment façonnée par des gens dont on ne connaît pas les noms.

Comment faut-il les appeler ?

Chaque terroir a son mot, et l’Auvergne n’en manque pas :

  • Courtas — le nom donné aux petites cabanes de la montagne de la Serre.
  • Tonne — le terme le plus répandu autour de Clermont-Ferrand. C’est la francisation de l’auvergnat tonà, de l’occitan tona, qui désignait d’abord la cuve, le fouloir — puis, par glissement, le bâtiment qui l’abritait. Marcel Lachiver, dans son Dictionnaire du monde rural, la définit ainsi : « petite maison en pierre ou en pisé dans les vignes ou les jardins, pour s’abriter du mauvais temps ».
  • Chabanne, ou tsabone — le mot vernaculaire qui désigne spécifiquement la cabane en pierre sèche.
  • Chibotte — leurs cousines de Haute-Loire, dans l’ancien vignoble de Vals-près-le-Puy.
  • Cheiras — non pas les cabanes, mais les éboulis de pierres qu’il a fallu dégager pour cultiver.

BÂTIR SANS UN GRAMME DE MORTIER

C’est là que réside la prouesse. Une cabane en pierre sèche est montée entièrement à sec : ni chaux, ni ciment, ni terre. Rien que des pierres posées les unes sur les autres, calées par leur seul poids et par le sens dans lequel on les couche.

Le toit se ferme par encorbellement : chaque assise déborde légèrement sur la précédente, en resserrant peu à peu le cercle, jusqu’à ce qu’une dernière dalle vienne boucher l’ouverture. Aucun cintre, aucun échafaudage, aucune clé de voûte. Une technique qui remonte à la préhistoire et qui, bien exécutée, tient debout des siècles.

Le détail qui trahit le savoir-faire

Regardez l’inclinaison des pierres du toit. Elles sont posées en pente légère vers l’extérieur. Ce n’est pas un hasard : c’est ce qui fait glisser l’eau de pluie vers le dehors au lieu de la laisser filtrer à l’intérieur. Sans joint, sans étanchéité, la cabane reste sèche — d’où le nom.

Autre signe à chercher : les pierres de parement, plus grandes et plus régulières à l’extérieur, tandis que l’intérieur du mur est bourré de petits éclats. Un mur de pierre sèche a toujours deux visages et un cœur.


À QUOI SERVAIENT-ELLES ?

Pas à habiter — ou très rarement. La cabane est un abri de travail, sur une parcelle trop éloignée de la maison pour qu’on puisse y revenir à midi. Aux XVIIIe et XIXe siècles, quand la vigne couvrait ces coteaux, le vigneron y trouvait :

  • De quoi s’abriter d’un orage, ou du soleil aux heures les plus dures
  • Un endroit où laisser ses outils plutôt que de les porter chaque matin
  • De l’ombre pour le casse-croûte et la sieste
  • Parfois, la place d’une cuve où fouler le raisin sur place

Ailleurs, on en a fait des poulaillers, des remises, des abris à ruches. Toutes étaient des bâtiments saisonniers, vivants d’avril à octobre et vides le reste de l’année.

À Chadrat, on lit d’ailleurs la même logique viticole dans les maisons du village, toutes bâties sur le même modèle : un cellier au rez-de-chaussée pour faire le vin, l’habitation à l’étage, et un séchoir sous le toit pour les récoltes.


VINGT-TROIS CABANES SAUVÉES DE L’OUBLI

Ces constructions auraient pu disparaître sans que personne ne s’en aperçoive. Quand la vigne a reculé, les parcelles sont retournées à la friche, et la végétation a recouvert les cabanes une à une.

En 2001, une association s’est créée dans la commune pour s’en occuper : ARKOSE, dédiée à la défense et à la mise en valeur du petit patrimoine rural — fontaines, lavoirs, croix de chemin, murets et cabanes de pierre sèche. Elle agit comme correspondante départementale du CERAV, le centre national d’étude de l’architecture en pierre sèche.

Le travail accompli

  • 23 cabanes en basalte recensées dans les friches de la Serre de Chadrat et ses environs, avec de nombreux murs et escaliers
  • Un label « patrimoine rural » obtenu pour ce travail de terrain
  • Un recensement poursuivi ensuite en milieu basaltique et calcaire
  • Un projet de restauration élaboré en mai 2003 et adopté par le conseil municipal
  • Des restaurations engagées à partir de 2005, financées par le Conseil général, le Conseil régional, des fonds européens et la commune

De ce travail est né un nom qui dit tout : le « Chemin des bâtisseurs de paysages ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit — des gens qui, sans architecte et sans plan, ont dessiné un paysage entier.


LE CHEMIN DES BÂTISSEURS DE PAYSAGES

Le meilleur moyen de découvrir ces cabanes est d’aller les voir sur place. Un itinéraire de randonnée relie le village, Chadrat et le plateau de la Serre en passant par les principaux témoins de cette agriculture d’autrefois.

Le parcours

  • Distance : environ 12 km
  • Dénivelé : environ 280 m
  • Durée : 3 h 30 à 4 h avec les arrêts
  • Difficulté : facile, mais prévoir de bonnes chaussures

Des versions plus courtes existent au départ de Chadrat, autour de 9 km, pour ceux qui veulent l’essentiel en une demi-journée.

Sur le chemin

  • Les cabanes, murets et escaliers de pierre sèche
  • Le hameau de Chadrat et son église
  • La Croix de la Boria, sans doute le plus beau point de vue sur Saint-Saturnin
  • Un site de stromatolithes — voir ci-dessous

Quand la pierre raconte une mer disparue

Regardez de près la roche des cabanes. Sous la couche de basalte volcanique, la montagne de la Serre est faite de calcaires fossilifères — des sédiments déposés au fond d’une mer qui recouvrait la Limagne il y a des millions d’années.

On y trouve des stromatolithes : des structures feuilletées formées par des colonies de bactéries, parmi les plus anciennes traces de vie sur Terre. Les paysans qui ont bâti ces cabanes ont manipulé, sans le savoir, des roches vieilles de plusieurs dizaines de millions d’années.


LES VISITER SANS LES ABÎMER

Une cabane en pierre sèche tient par un équilibre. Retirez une pierre au mauvais endroit, et c’est tout un pan qui peut céder — parfois des années plus tard.

  • Ne montez pas dessus. Le toit en encorbellement n’est pas fait pour supporter un poids par le haut.
  • Ne déplacez aucune pierre, même tombée au sol : elle servira à la prochaine restauration.
  • Beaucoup sont sur des terrains privés. Restez sur les chemins et les sentiers balisés.
  • Refermez les clôtures derrière vous : ces friches sont souvent pâturées.

Ces cabanes ont traversé deux siècles parce que personne ne les a dérangées. Elles peuvent en traverser deux autres.

Vous connaissez une cabane qui n’est pas recensée ? Il en reste sûrement, cachées sous les ronces. Si vous en repérez une au cours d’une promenade, ou si vous avez des souvenirs de famille liés à ces constructions et à ceux qui les ont bâties, écrivez-nous : ces témoignages ont autant de valeur que les pierres.

Photographies : saint-saturnin.com. Distances et dénivelés donnés à titre indicatif. Page mise à jour en juillet 2026.

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