LES PIGEONNIERS

On passe devant sans les voir. Une petite tour au coin d’un champ, un cube perché sur quatre poteaux, une lucarne bizarrement percée sous un toit de ferme : les pigeonniers font partie du paysage au point qu’on ne les remarque plus. Ils sont pourtant, avec les cabanes en pierre sèche et les lavoirs, ce qui reste de plus parlant de la vie agricole d’autrefois.

La commune en compte sept, disséminés du bourg à Chadrat, en passant par les bords de route. Cette page les recense. Une fois qu’on sait les lire, on ne peut plus les rater.

En Auvergne, tout le monde pouvait en bâtir un

C’est ce qui rend nos pigeonniers différents de ceux du reste de la France.

Dans la plupart des provinces — Normandie, Bretagne, Île-de-France — le droit de colombier était un privilège réservé à la noblesse. Le nombre de nids devait être proportionnel à la surface des terres possédées : plus le pigeonnier était gros, plus le seigneur était riche. Un paysan n’avait pas le droit d’en construire, ni même de tuer les pigeons qui dévoraient ses semis, sous peine de lourdes amendes.

La coutume d’Auvergne, rédigée au XVIIIe siècle, dit tout autre chose : tout un chacun peut construire un pigeonnier en la forme qu’il juge à propos. Chez nous, pas de privilège. D’où leur nombre, et leur extraordinaire diversité de formes — chacun bâtissait selon ses moyens et son goût.


À QUOI SERVAIT UN PIGEONNIER ?

À deux choses, et la seconde vaut mieux que la première.

La viande

Le pigeonneau — le jeune, avant qu’il ne s’envole — était une viande tendre et grasse, disponible presque toute l’année alors que le reste du garde-manger dépendait des saisons. Un couple de pigeons produit plusieurs nichées par an, sans qu’on ait à le nourrir : les oiseaux vont chercher leur pitance seuls dans les champs.

La colombine

C’est le vrai trésor. La fiente de pigeon, très riche en azote, était l’engrais le plus puissant dont disposait un paysan avant l’invention des engrais chimiques. On estimait qu’un seul nid fumait un demi-hectare. Elle était si précieuse qu’elle figurait dans les contrats de mariage et de métayage. Séchée et réduite en poudre, elle protégeait aussi les grains des charançons.

Dans un pays de vigne et de céréales comme le nôtre, la colombine allait droit aux ceps et aux jardins. Elle explique à elle seule pourquoi tant de propriétés, même modestes, se sont dotées d’un pigeonnier.


APPRENDRE À LIRE UN PIGEONNIER

Chaque élément a une fonction, et le plus souvent une seule : empêcher les rats et les fouines d’atteindre les nids. Toute l’architecture de ces bâtiments est une guerre contre les grimpeurs.

  • Le boulin — le nid. Un trou dans le mur, en pierre, en brique, en torchis ou en poterie, pour un couple de pigeons. C’est le nombre de boulins qui donne la capacité d’un pigeonnier.
  • La randière, ou larmier — la corniche de pierre saillante qui ceinture le bâtiment, juste sous les trous d’envol. Un rat qui grimpe le long du mur bute dessus et redescend. C’est aussi un perchoir et une promenade pour les pigeons.
  • Le trou d’envol et la plage d’envol — l’ouverture par laquelle les oiseaux entrent et sortent, et la petite corniche devant, sur laquelle ils se posent.
  • L’échelle tournante — à l’intérieur, une échelle fixée à un pivot central permettait d’atteindre tous les nids sans la déplacer, pour récolter les pigeonneaux, les œufs et la colombine.
  • Le lanterneau ou clocheton — la petite construction au sommet du toit. Elle ventile l’édifice et sert de passage aux oiseaux.
  • L’épi de faîtage — l’ornement de terre cuite ou de poterie qui coiffe le sommet. Purement décoratif, il protège aussi la tête de la charpente.
  • Les pieds de mulet — les quatre poteaux de bois qui portent, dans certains modèles, le nichoir en l’air. Le porte-à-faux sur aisseliers formait un obstacle de plus contre les rongeurs.

Le petit exercice à faire sur place : comptez les rangs de boulins visibles, cherchez la randière, et regardez si le nichoir repose sur des poteaux ou monte de fond. En trois coups d’œil, vous savez à quel type vous avez affaire.


LES SEPT PIGEONNIERS DE SAINT-SATURNIN

Certains portent le nom du lieu-dit où ils se trouvent, d’autres celui de la route qui les longe. Aucun ne se visite : tous sont sur des propriétés privées et se contemplent depuis la voie publique.

Le pigeonnier de Chadeveau

Le pigeonnier de Chadeveau

Le pigeonnier de la D28

Le pigeonnier de la D28

Le pigeonnier de l’APAS

Le pigeonnier de l'APAS

Le pigeonnier de Naja

Le pigeonnier de Naja

Le pigeonnier du Château

Le pigeonnier du Château

Le pigeonnier de Laspouze

Le pigeonnier de Laspouze

Pigeonnier dans une propriété privée

Pigeonnier dans une propriété privée

LE PIGEON, LA RÉVOLUTION ET UNE EXPRESSION FRANÇAISE

Ailleurs en France, le pigeon était détesté. Les oiseaux du seigneur mangeaient les semis des paysans, qui n’avaient pas le droit de s’en défendre. La question des colombiers fut l’une des principales revendications des cahiers de doléances ruraux en 1789, et le privilège fut aboli dans la nuit du 4 août.

Le pigeonnier changea alors de sens. De symbole de domination, il devint signe d’aisance : bâtir le sien, c’était afficher qu’on avait des terres et qu’on était son propre maître. Le XIXe siècle en vit fleurir partout, souvent très soignés.

« Se faire pigeonner ». Puisque le nombre de boulins disait l’étendue des terres, certains propriétaires en auraient ajouté de faux — de simples trous sans nid — pour paraître plus riches qu’ils n’étaient et mieux marier leurs enfants. On tient là, dit-on, l’origine possible de l’expression. L’anecdote est jolie ; les linguistes, eux, restent prudents.


LES REPÉRER, LES RESPECTER

Le bon moment

En hiver, quand les arbres ont perdu leurs feuilles. Beaucoup de pigeonniers disparaissent complètement derrière la végétation d’avril à octobre, et resurgissent dès les premières gelées.

La lumière rasante de fin d’après-midi fait par ailleurs ressortir les rangs de boulins et le relief des randières.

Une règle simple

Ces pigeonniers sont tous sur des propriétés privées. On les regarde et on les photographie depuis la route ou le chemin, sans entrer dans les cours, les jardins ni les champs.

C’est aussi ce qui les a préservés : des gens continuent d’entretenir, à leurs frais, un bâtiment qui ne leur sert plus à rien.

Vous aimez ce genre de patrimoine discret ? Poursuivez avec les cabanes en pierre sèche de la montagne de la Serre, ou avec les lavoirs que traverse la promenade dans le village.

Il en manque sûrement. Un pigeonnier oublié au fond d’un pré, une photo ancienne, un souvenir de famille sur celui qui se dressait chez vos grands-parents — tout nous intéresse. Nous cherchons également une photographie du pigeonnier de Laspouze pour compléter cette page.

Photographies : saint-saturnin.com. Tous les pigeonniers présentés sont des propriétés privées et ne se visitent pas. Page mise à jour en juillet 2026.

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